Réflexions sur les Mouvements de Libération Africains

Il est clair que le succès d'un mouvement de libération ne consiste pas simplement à se conformer aux normes internationales ou à transformer le pays dont il hérite en une démocratie libérale.

Le terme “mouvement de libération” fait partie du lexique politique en Afrique depuis l’émergence de groupes organisés, et généralement armés, pour libérer les pays ou les sociétés africaines du joug colonial. Il est intéressant de noter que ceux qui ont cherché à obtenir l’indépendance par des moyens pacifiques n’ont jamais eu droit à cette étiquette. Ils sont devenus des “mouvements d’indépendance”. Les mouvements de libération ont généralement vu le jour dans des pays où les puissances coloniales étaient tellement déterminées à faire échouer les appels à l’indépendance qu’elles allaient jusqu’ à tuer pour préserver le statu quo. Au final, elles ont inévitablement perdu, ce car eux qui se battaient pour la liberté étaient destinés à gagner. Cependant, ces guerriers de l’indépendance ou libérateurs de la première génération ont fait des promesses qu’ils ont généralement été incapables de tenir tant elles étaient extravagantes.

Dans certains cas, ils se sont révélés tout aussi oppressifs et, dans d’autres, plus détachés de la vie des gens ordinaires que ne l’avaient été leurs prédécesseurs de l’ère coloniale. Ils avaient hérité de systèmes qu’ils avaient durement combattus dans le but de les renverser et de les changer, pour finalement les trouver utiles comme outils de répression et d’oppression. Avec le temps, d’autres groupes – dont l’objectif déclaré était de libérer leurs concitoyens des nouveaux oppresseurs – sont apparus. Eux aussi promettaient la démocratie et le respect des libertés civiles. Ces mouvements de la deuxième génération firent des promesses qui reflétaient celles faites auparavant par les dirigeants qu’ils étaient venus combattre et écarter du pouvoir. Les promesses de démocratie et de liberté ont valu aux nouveaux groupes le soutien de leurs concitoyens pour qui l’oppression était devenue l’ordre normal des choses sous les dirigeants qui les avaient libérés de la domination coloniale.

Une chose est sûre ; les mouvements de libération ont eu tendance à ne pas atteindre les objectifs ambitieux qu’ils s’étaient fixés. Ces objectifs comprenaient : la démocratisation de la politique et le respect des libertés civiles ; la lutte contre la maladie, la pauvreté et l’ignorance, ce qui impliquait la mise en place de systèmes de santé et d’éducation opérationnels et la promotion de la prospérité ; la promotion de l’unité nationale et la fin de toutes les formes de marginalisation ; et le rééquilibrage des relations avec les acteurs extérieurs, notamment les anciens dirigeants coloniaux.

L’échec de la réalisation d’une grande partie ou de la totalité de ces objectifs est généralement dû au fait que les mouvements de libération n’avaient pas consacré suffisamment de temps, voire pas du tout, à déterminer la manière dont ils allaient les poursuivre et les atteindre après avoir conquis le pouvoir. Les mouvements qui ont connu le succès ou un succès significatif sont généralement ceux qui ont pris au sérieux la tâche de définir et d’établir une liste de leurs objectifs à court et à long terme tout en clarifiant la manière de les poursuivre et de les atteindre. Le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM) et l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo-Zaïre (ADFL), qui a chassé Mobutu Sese Seko du pouvoir dans ce qui était alors le Zaïre, sont deux exemples concrets de mouvements de libération qui n’ont pas réussi à définir et à exposer leurs missions historiques, à établir un consensus autour d’elles, puis à les poursuivre avec cohérence et engagement.

Un autre échec majeur des mouvements de libération fut de ne pas avoir élaboré des stratégies de reconstruction d’après-guerre incluant le plus grand nombre possible de leurs principaux adversaires potentiels dans la prise de décision. Dans l’élaboration d’une stratégie de reconstruction, il est essentiel, par exemple, de décider de ce qui est important et qui doit donc être poursuivi avec urgence, mais aussi de ce qui n’est pas important et qui pourrait être poursuivi plus tard. Cela permet de s’assurer que les nouvelles élites à la tête de l’État restent concentrées sur la collaboration dans la poursuite d’objectifs communs et qu’elles ne se laissent pas distraire par des luttes de pouvoir court-termistes, sans principes, et à visée étroite entre factions concurrentes.

Trois exemples de mouvements de libération qui ont connu un certain succès à cet égard, à des degrés divers il est vrai, sont l’habituellement décrié Front patriotique rwandais (FPR), le Front populaire de libération de l’Erythrée (EPLF, aujourd’hui PFDJ), et le Front populaire de libération du Tigré (TPLF), aujourd’hui assiégé. Après la guerre, et encore une fois avec plus ou moins de cohérence et de succès, ces trois mouvements se sont concentrés sur la tâche qui consiste à améliorer le sort de la personne ordinaire et à relever le triple défi auquel elle fait face: pauvreté, maladie et ignorance. Alex de Waal, chercheur à l’université de Tufts, a écrit de façon convaincante sur le temps que le TPLF/EPRDF avait passé pendant la guerre de libération à discuter de la manière de s’attaquer à la pauvreté de la paysannerie éthiopienne. Il existe également des preuves qui démontrent que l’EPLF et le FPR ont passé beaucoup de temps à examiner ce qu’il fallait faire pour parvenir à la prospérité et à la justice sociale pour tous. Ils n’ont pas connu un succès éclatant en matière d’élimination de la pauvreté. Cependant, ces trois mouvements ont réussi à rester concentrés sur cette mission et à sortir un grand nombre de personnes de la pauvreté.

Sur la question de l’unité nationale, tout porte à croire que la solution choisie par le TPLF/EPRDF, à savoir le fédéralisme ethnique, pourrait avoir été une erreur. Pour le FPR et l’EPLF/PFDJ, cependant, il existe assez de preuves attestant des progrès réalisés. Trois décennies plus tard pour l’un (PFDJ) et presque trois décennies plus tard pour l’autre (FPR), les deux mouvements continuent de maintenir la cohésion de leurs pays respectifs dans un context d’unité interne qui n’existait pas avant leur accession au pouvoir. Pour l’EPLF/PFDJ, le triomphe militaire décisif sur ses rivaux et la domination totale dont il a bénéficié par la suite ont été un facteur important pour empêcher les perturbations à l’unité et à la stabilité qui, dans d’autres pays, découlent de la fragmentation des élites. Quant au FPR, il a remarquablement réussi à vendre sa vision à des groupes politiques qui, dans un système multipartite conventionnel, auraient activement cherché à le remplacer à la tête du pays. Aujourd’hui, grâce à un système politique inclusif d’après-guerre – fondé sur un consensus quant au type de pays que le Rwanda devrait devenir, – le pays est plus uni et nettement mieux protégé contre les bouleversements d’origine interne, qu’il ne l’a jamais été pendant les 30 premières années de son indépendance.

En termes de recalibrage des relations avec les anciennes puissances coloniales et les acteurs dominants de la scène internationale, là encore, les trois mouvements ont obtenu des succès divers. En Érythrée, le PFDJ s’est montré intransigeant, certains diraient jusqu’à l’extrême, dans sa quête d’autosuffisance et d’autonomie dans la prise de décision. L’Éthiopie, dirigée par l’EPRDF/TPLF, a été tout aussi intransigeante sur les questions de souveraineté et d’intérêt national, affirmant son droit à faire ses propres choix. Pour le FPR, l’autonomie du Rwanda est un principe majeur et un élément central de son positionnement idéologique. Comme le PFDJ et l’EPRDF, protéger l’espace politique contre les étrangers qui cherchent à pousser telle ou telle idée ou agenda est un impératif clé. Si les trois mouvements ont présidé à des gouvernements que les observateurs considèrent comme inhabituellement militants, intransigeants et agressifs, c’est parce qu’ils ont fait preuve de la qualité inhabituelle de ne pas agir comme ceux, ailleurs, qui reculent devant les défis ; ils font face à ces défis, quelle que soit leur origine.

Et pour ce succès, tous trois ont payé un lourd tribut. Ils ont dû faire face à des critiques incessantes, à la diabolisation et au harcèlement des médias, des universitaires, des groupes de défense des droits de l’homme et des gouvernements occidentaux, parce qu’ils n’étaient pas à la hauteur des “normes internationales” en matière de politique, de gouvernance et de droits de l’homme. L’Érythrée fait figure d’exception dans ce domaine, puisqu’elle n’a pas organisé d’élections ni changé de dirigeant au cours des 30 années de son indépendance. De nombreuses affirmations sont faites par les observateurs pour tenter d’expliquer cette situation. Certains avancent l’idée selon laquelle les défis internes, combinés à des menaces existentielles d’origine externe, donnent au PFDJ des raisons suffisantes pour ne pas organiser d’élections et risquer de déstabiliser un pays qui, pendant de nombreuses années, a été assiégé, visé par des sanctions internationales, et confronté à des pressions politiques et diplomatiques exercées par des forces désireuses de voir le régime tomber. Il serait facile pour les critiques et les sceptiques de rejeter ces arguments. Ce qui ne peut pas être facilement écarté, c’est que nous ne saurons jamais ce qui se serait passé en l’absence de ces pressions et défis extérieurs.

Le Rwanda et l’Éthiopie ont tous deux organisé de multiples élections depuis que le FPR et l’EPRDF ont pris le pouvoir. Cependant, certains observateurs estiment qu’elles n’étaient pas à la hauteur des normes fixées par la “communauté internationale” en termes de liberté, d’équité ou de transparence. Par conséquent, chacun de ces pays, à l’instar de l’Érythrée, s’est vu attribuer l’étiquette de “dictature”, et leurs gouvernements ou dirigeants celle d'”autoritaires”. Et ce généralement sans tenir compte des facteurs contextuels qui nécessitent les choix que ces pays font. En Éthiopie, les choix ont été dictés par une histoire de mauvaise gestion, accompagnée de la suppression des identités culturelles des groupes locaux, de l’exclusion ou de la marginalisation de groupes ethniques ou de régions entières, et de l’instabilité politique. Au Rwanda, le FPR était animé par la volonté de surmonter une histoire où l’État utilisait l’identité de groupe comme outil de marginalisation systématique de groupes entiers et d’octroi de privilège a certaines parties de la population. Cette situation avait créé de profondes fissures intra-sociétales dont la contribution à l’instabilité politique est désormais bien établie.

En outre, le FPR a cherché à favoriser une stabilité politique durable. Pour ce faire, le parti devait faire preuve de détermination dans la lutte contre la pauvreté et la recherche de la prospérité pour tous. Ces ambitions nécessitaient d’éviter les approches de gouvernance susceptibles de créer des divisions ou d’approfondir les divisions préexistantes. Plus précisément, il fallait organiser la politique de manière à maximiser la coopération et la collaboration entre des groupes politiques potentiellement adverses. Cela permet de minimiser ou résoudre définitivement les disputes potentiellement perturbatrices (pour le pouvoir) qui, dans une grande partie de l’Afrique, s’expriment par une compétition multipartite antagoniste entre des partis politiques faibles aux programmes étroits.

Dans ce domaine, le FPR au Rwanda a mieux réussi que l’EPRDF, dans le sens où il a réussi à vendre sa vision de la “politique de consensus” à des rivaux potentiels qui, près de trois décennies plus tard, restent engagés à travailler ensemble, plutôt que l’un contre l’autre, dans la poursuite d’ambitions similaires. Et la construction d’un Rwanda pacifique, stable, uni et prospère dans lequel tous les Rwandais se sentent concernés se trouve au cœur de ces ambitions.

Reconnaître à ces trois mouvements de libération le succès de leurs ambitions ne revient pas à ignorer les défis considérables auxquels ils ont continué à faire face tant sur le plan interne (de la part d’acteurs locaux qui cherchent à bousculer le statu quo) que sur le plan externe (certains acteurs étant également motivés par des ambitions de changement de régime). En effet, en Éthiopie, l’EPRDF n’existe plus et, en raison de problèmes internes non résolus, la force à l’origine de sa création, le TPLF, a presque été détruite lors d’un récent conflit armé avec le gouvernement fédéral. En Érythrée, le PFDJ reste fermement au pouvoir. Certains signes indiquent que le pays s’oriente ou s’orientera bientôt, à son propre rythme, vers des réformes. On s’attend à ce que les combattants chevronnés qui ont tenu bon dans l’adversité au cours des trois dernières décennies prennent leur retraite et passent le relais à une nouvelle génération dont les instincts et les ambitions ne sont pas forcément les mêmes que les leurs. Pour le FPR, il semble qu’il soit trop tôt pour prédire ce qui va se passer. Cependant, il y a actuellement de fortes indications que les organisations politiques auxquelles il a vendu sa vision – et qui l’ont poursuivie avec autant d’engagement et de zèle que le FPR lui-même – sont satisfaites de rester au sein de la coalition gouvernementale d’après-guerre pour continuer à contribuer à la construction d’un Rwanda stable, pacifique, inclusif et prospère.

Il est clair que le succès d’un mouvement de libération ne consiste pas simplement à se conformer aux normes internationales ou à transformer le pays dont il hérite en une démocratie libérale ou en une réussite économique fulgurante. Il réside plutôt dans la poursuite cohérente de ses objectifs initiaux ; dans l’inclusion, dans la mesure du possible, de groupes qui pourraient autrement fomenter l’instabilité ; et dans la mobilisation de citoyens ordinaires dans la prise de décision et dans la poursuite de l’autonomie. L’autonomie, comme le soulignent les Erythréens, ne signifie pas la non-coopération ou la non-collaboration avec les autres membres de la communauté internationale lorsque cela est important. Le succès réside également dans le rééquilibrage des relations avec les puissances traditionnellement dominantes et dans la revendication d’un espace d’autonomie indispensable à la prise de décision en politique intérieure et étrangère.

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