La Séparation des Arts et des Sciences Est un Poison Colonial

Dans une société saine, les sciences et les arts sont inextricablement liés.
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Dans de nombreuses sociétés africaines, les sciences de l’art sont méprisées au profit des sciences naturelles.  En fait, cette tendance est devenue évidente pendant, et surtout après, la colonisation dans beaucoup de nos nations africaines ; la crainte étant que l’enfant africain qui suit des cours artistiques n’ait pas accès à autant d’opportunités professionnelles que celui ou celle qui étudie les sciences naturelles. Pour les classes moyennes africaines, ceci est une realité. Mais est-ce vraiment la vérité ?

La transmission du savoir -l’éducation- a toujours été un pilier autour duquel les peuples s’organisent. Avec la politique et l’économie, c’est l’une des premières choses qui, encore aujourd’hui, est attaquée et contrôlée lors d’une occupation étrangère : une des plus anciennes stratégies utilisées durant l’occupation. Pour apaiser le désir naturel de vengeance au sein du peuple occupé, l’occupant dompte l’esprit des occupés en les exposants à des informations qui soit légitiment la présence étrangère, soit les distraient avec des “sujets sérieux” sensés les détourner de cette présence.

Les processus utilisés pour la destruction coloniale du paradigme éducatif africain sont fascinants : transformer les esprits en muscles, et faire l’éloge du plus gros muscle. Voilà l’éducation coloniale en quelques mots. Tout le programme scolaire était structuré autour d’un mot : Travail. Pourquoi ? Parce que c’est ce qu’on attendait de l’Africain. Les rares personnes qui essayaient de considérer l’éducation comme quelque chose qui devait transcender le travail se voyaient rappeler dans les termes les plus sévères qu’elles avaient dépassé les bornes.

En conséquence, près de la moitié des pays africains célèbrent chaque année un président tué par ce système colonial, dont le crime fut d’avoir dépassé les limites imposées. Son crime : être un ouvrier qui n’était pas censé posséder les idées qu’il avait acquises non pas par l’éducation mais par le hasard de l’expérience, des épreuves et des tribulations – la lutte. Ces présidents assassinés avaient échoué selon les critères du système éducatif colonial parce que les idées, plutôt que le travail, représentaient le fruit défendu du système érigé par l’occupation. Les idées qui défendent les intérêts africains étaient interdites. Aujourd’hui encore, de telles idées sont interdites et la sanction pour ceux qui les propagent existe mais varie selon les circonstances.

Le système éducatif dans lequel la plupart d’entre nous ont grandi, luttant chaque jour pour y être les meilleurs, a été conçu pour enterrer certaines de nos capacités innées, surtout celles nécessaires à la revendication de notre humanité. “Vous devez comprendre que c’est au prix de l’aliénation que nous avons obtenu ces bonnes notes à l’école […]” écrivait Amos Wilson. Le meilleur que l’on attendait de l’Africain était de devenir un ouvrier qualifié, et cela est encore le cas aujourd’hui.

Il s’ensuit que la mesure de l’excellence consiste à devenir un travailleur hautement qualifié. Et ensuite ? Si le système économique est organisé de manière à ce que tous les avantages qui en découlent aillent aux étrangers, un travailleur hautement qualifié devient alors le maillon faible de la résistance contre l’occupation. En d’autres termes, l’excellence pour laquelle vous vous battiez à l’école a été conçue pour créer le maillon faible de la société. ’Bref, l’éducation coloniale agit comme maladie auto-immune qui détruit le système immunitaire.

En conséquence, le système éducatif colonial veillait à ce que chaque information fournie dans le but de créer un esprit colonisé s’éloigne soigneusement des mondes idéalistes, des idées abstraites, des sentiments non palpables ; il veillait à ce que la conscience du colonisé ne soit pas stimulée et qu’elle n’entre pas en contact avec sa sensibilité. Le modus operandi du curriculum colonial a produit un modus vivendi prévisible du colonisé. Pour créer un esprit préoccupé par le travail plutôt que par la pensée, le programme colonial mettait l’accent sur un lexique ventant l’exécution et l’efficacité plutôt que l’introspection et la réflexion.

Cent ans plus tard, et il n’y a toujours aucun concept collectif d’une société meilleure pour les colonisés dans une Afrique avec des millions d’esprits transformés en robots commandés à distance. L’esprit ainsi transformé ne peut se frayer un chemin vers le monde idéal des rêves. Le conditionnement est destiné à limiter la possibilité d’un monde meilleur.

Le monde abstrait est d’une importance capitale pour le bien-être d’un peuple. Il leur permet d’imaginer d’autres façons de gérer leurs interactions avec la nature et les gens. Dans ce processus d’imagination, ils apprennent à s’aimer et à se respecter. Ils découvrent le but de leur vie ou plutôt le fixent ; ils théorisent des concepts à partir de l’observation ; ils se développent. L’esprit s’élargit naturellement lorsque vous le laissez faire. C’est ce développement qui est étouffé par le curriculum colonial.

C’est dans les idées apparemment abstraites du respect que se cultive le sens de la communauté et dans celles de l’amour que se construit la solidarité. Sans surprise, ce sont ces idées que l’éducation coloniale s’évertue à rendre “inutiles” parce qu’elles n’ont aucun lien avec le travail et le marché.

Le désordre sur notre continent persiste aussi parce que l’éducation colonial s’oppose à l’aiguisement constant de l’esprit – autour d’idées abstraites du bien et du mal – qui permet la découverte des voies de l’ordre. Dans la société africaine, ces idées sont transmises d’une génération à l’autre à travers un conte, un mythe, une légende, ou un proverbe. Ce n’étaient pas seulement des histoires qu’on racontait aux enfants ; c’étaient des approches pour éveiller et aiguiser l’esprit. Elles façonnaient l’esprit des jeunes gens pour qu’ils honorent, aiment et soignent les aînés, et pour qu’ils défendent jusqu’à la mort ce qui est partagé par la communauté.

Dans une société saine, les sciences et les arts sont inextricablement liés : les arts conçoivent l’idéal en repoussant les limites du possible tandis que les sciences naturelles tentent de mettre l’idéal en œuvre. Cependant, lorsque les sciences et les arts sont conçus dans l’optique du travail, aucun d’entre eux n’est capable de s’attaquer aux maux les plus profonds de la société en raison de l’absence de la conscience requise pour guérir le corps (sciences) et l’âme (arts).

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