La démocratie en Afrique ou comment nos dirigeants se donnent en spectacle pour l’Occident

Lorsque nous parlons de démocratie, qui avons-nous en tête ?
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Un article de Reuters intitulé « What limits? How African leaders cling to power for decades, » et un autre de Charles Onyango Obbo, dans The East African, intitulé “African democrats : going, going, gone“, m’ont fait réfléchir à la fixation sur la limitation des mandats présidentiels comme indicateur clé de la démocratie, à comment nous en sommes arrivés au point où notre préoccupation démocratique est la durée des mandats de nos dirigeants plutôt que leur bilan au pouvoir, ainsi qu’à la conclusion dangereuse selon laquelle ceux qui respectent la limitation des mandats sont les « démocrates africains ».

Le danger de mettre dans le même sac des pays comme le Burundi, le Cameroun, les Comores, la République du Congo, Djibouti, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Rwanda, le Tchad, le Togo et l’Ouganda devrait être évident. Il en va de même de la suggestion selon laquelle la limitation des mandats, plutôt que d’être un processus, est en soi un indicateur essentiel de la démocratie. Un tel danger doit être évident quand l’on avance l’idée que Sirleaf Johnson du Liberia et Joseph Kabila de la RDC sont les démocrates distingués d’Afrique pour la simple raison qu’ils ont respecté les limites de mandats et quitté le pouvoir.

Ceci est une tragédie Africaine. Lorsque nous parlons de démocratie, qui avons-nous en tête ? Ironiquement, Obbo a la réponse : “Lors de la ‘deuxième vague’ de libération qui a suivi la fin de la guerre froide à la fin des années 1980 et au début des années 1990, de nouvelles forces et de nouveaux partis politiques se sont formés, mais ils étaient faibles. Ils ont promu et accepté la limitation des mandats, en partie pour s’acheter une légitimité, car cela les distinguait des anciens États africains à parti unique et des dictatures militaires qui s’effondraient partout.”

En d’autres termes, les dirigeants africains conçoivent toujours la légitimité de manière externe – quelque chose qui doit provenir de l’extérieur. L'”extérieur”, c’est le monde occidental. En outre, ils jouent le jeu de la démocratie non pas parce qu’ils sont des démocrates en herbe mais en raison de la légitimité externe qu’elle leur confère.

L’application de cette logique a fait de la démocratie un rituel qui se produit tous les cinq ans environ. C’est un spectacle pour la galerie occidentale. Les effets de ce spectacle sur la vie du peuple africain ne semblent préoccuper ni les dirigeants africains ni la galerie occidentale.

Celui qui se produit à la satisfaction de la galerie est béni par la légitimité. C’est la “performance” que les dirigeants africains ont appris à exécuter, parfois à des niveaux exceptionnels. Même s’il arrive que, de temps en temps, ceux qui regardent depuis la galerie se fassent avoir, aucun des deux camps ne se sent lésé ; tout va bien tant que la représentation se poursuit.

Perfectionner la danse

Sirleaf Johnson est l’exemple le plus frappant d’une personne qui a perfectionné l’art de la ” performance démocratique.” Après qu’elle eut quitté le pouvoir, son successeur, George Weah, déclara lors de son premier voyage à l’étranger en tant que président en février 2018 : “J’ai hérité d’un Liberia ruiné”. Weah promis ensuite de “lutter contre la corruption endémique” au milieu d’une “situation économique désastreuse” qu’on lui avait léguée.

“J’ai hérité d’un pays ruiné, appauvri par les malversations politiques. Nous devons nous assurer que les choses qui se sont produites ne se reproduisent jamais”, avait-t-il plaidé, tout en promettant de faire davantage pour que les enfants du Liberia “quittent la rue”.

Si le fameux héritage de Mme Sirleaf en tant que démocrate inclut le fait de laisser des enfants dans les rues et une économie en ruines, alors elle doit être l’une des meilleures prestidigitatrices qui existe. Elle a ponctuée son tour de magie en respectant les limites de mandats – une sortie grandiose accueillie par une ovation debout et des acclamations assourdissantes de la galerie.

Il s’ensuit donc que l’évaluation de la démocratie sur la base de telles performances est une diversion du point de vue du peuple africain. C’est un exercice qui évalue la dextérité à satisfaire la galerie et qui ne doit pas être confondu avec un examen des références démocratiques ; il ne peut en aucun sens significatif nous dire qui est ou n’est pas un démocrate.

Par conséquent, les dirigeants Africains sans légitimité interne ont appris qu’ils peuvent encore se voir conférer une légitimité externe tant qu’ils maîtrisent cette danse de manière à susciter les applaudissements de la galerie. Ils savent que la légitimité externe n’a rien à voir avec l’amélioration des conditions socio-économiques des personnes qu’ils dirigent. Nous savons aussi que les perdants sont les gens ordinaires dont les besoins n’ont aucune incidence sur la danse, ou sur la question de savoir qui s’est montré digne de les diriger. Mais on peut se demander : Entre la galerie et ces dirigeants, qui trompe qui ?

Les dirigeants africains connaissent les dangers d’aller à l’encontre des souhaits de la galerie. Cette danse, ils doivent l’exécuter. En effet, ils savent qu’il est moins coûteux de rechercher une légitimité externe – de danser – que de rechercher une légitimité interne. Ils sont conscients que la quête de légitimité se situe entre la tâche laborieuse de répondre aux besoins de la population et le fait de danser.

Trois catégories de dirigeants africains ont ainsi émergé. Il y a ceux, comme Sirleaf, qui ont perfectionné l’art de la performance démocratique. Ils dansent pour la galerie sans se soucier de la vie de leur peuple. Cette excellente performance leur vaudra une légitimité sans réserve de la part de l’occident, et les prix de leadership mondial les attendent à la retraite. Même dans la mort, leur progéniture bénéficiera des fondations qui auront été établies en reconnaissance de leur incroyable contribution en tant qu’acteurs.

Il y a ceux, comme Pierre Nkurunziza, qui n’avaient ni le talent pour danser ni la compétence pour élaborer une vision (pour leur peuple) dont ils pourraient tirer une quelconque légitimité. Ils ont bêtement refusé de danser pour la galerie sans se créer un bouclier de légitimité interne. Rejetés et ouvertement défiés par leur peuple, ils ont conclu que la légitimité était surfaite et se sont tournés vers une répression brutale qui les conduit invariablement à la CPI, elle-même une punition pour avoir refusé de danser.

Il y a la troisième catégorie qui refuse presque systématiquement de danser pour la galerie tout en créant des moyens innovants pour acquérir la légitimité interne. Ils leur arrivent de danser une chanson ou deux. Ils dansent parce que les besoins pressants de leur peuple les y obligent. Ils ne dansent que pour des raisons pragmatiques. Mais surtout, ils reconnaissent qu’en fin de compte, leur propre sécurité ne peut être garantie que par leur peuple dont ils cherchent à obtenir le soutient en répondant à ses besoins les plus pressants.

Obbo écrit qu'”il y a peu de bonnes nouvelles” pour l’Afrique à l’avenir car de plus en plus de “démocrates africains” disparaissent ; il présente ainsi Nkurunziza comme le “miracle” rédempteur d’une démocratie en perdition sur le continent.

Il est clair que les dirigeants africains ne sont pas les seuls à danser pour la galerie.

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