Etre Hutu ou Tutsi n’est pas illégal

L’initiative « Ndi Umunyarwanda » est venue renforcer le processus par lequel l’appartenance à une catégorie ethnique est reléguée au second plan, derrière le sentiment de nationalité.

Le lancement de la campagne « Ndi Umunyarwanda » (je suis rwandais/ rwandaise), est l’une des mesures les plus remarquables que le gouvernement post-génocide au Rwanda ait prise pour encourager l’émergence d’une société où la nationalité (Rwandaise) a plus d’importance que l’appartenance à l’une ou l’autre entité ethnique.

Cela est arrivé bien des années après l’abolition des cartes d’identités sur lesquelles l’on pouvait voir les mentions de « Muhutu, Mutusti ou encore Mutwa », les trois catégories ethniques auxquelles un rwandais peut appartenir, et qui avaient alors une grande importance.

La suppression de ces cartes d’identité, et leur remplacement par des nouvelles d’où ces termes étaient absents, s’est vu accompagnée d’autres actions dont le but était d’atténuer l’importance de l’identité ethnique, qui auparavant avait le pouvoir de déterminer les droits et privilèges auxquels un rwandais pouvait prétendre.

Pendant longtemps, les experts de l’Afrique ont soutenu que le sentiment d’appartenance à une tribu ou à un clan, plutôt qu’à une nation, était un frein majeur à la création d’une identité nationale, ainsi qu’à l’intégration de ses habitants. Ce phénomène, selon eux était l’une des principales causes de tensions et de divisions politiques et socio- économiques ainsi que des bouleversements qui en découlent.

En effet, l’une des raisons principales de la division du pays – dont le génocide était le point culminant – était l’importance donnée à l’appartenance à l’une ou l’autre ethnie. Cela déterminait la place de l’individu dans la société ainsi que les droits qui lui étaient accordés, et ceux qui lui étaient refusés.

Ainsi, lorsque le gouvernement post-génocide a pris les mesures que l’on sait afin de promouvoir une identité nationale, comme principale identité, déterminant ainsi les droits et devoirs de tout citoyen, l’on aurait pu espérer l’approbation des “experts” de l’Afrique, qui avaient longtemps dénoncé l’absence de conscience nationale dans la plupart des pays du continent. Cela n’en a rien été.

Au lieu de cela, le gouvernement rwandais s’est vu accusé de vouloir abolir l’ethnicité ou encore de nier son importance pour le peuple rwandais. Certains experts sont allés jusqu’à comparer en termes négatifs le Rwanda au Burundi, un pays où la catégorisation de la population selon leur appartenance ethnique avait conservé toute son importance et était même un des critères sur lesquels l’on se basait pour octroyer un poste de pouvoir ou à responsabilité. Le Burundi était décrit comme ayant une approche plus réaliste, et de ce fait, destiné à être plus stable et paisible que le Rwanda. Les autorités de ce dernier étaient accusées d’imposer leur point de vue à la population rwandaise, laquelle était, selon ces “experts”, privée la liberté d’être elle-même.

Les arguments avancés étaient, tout au mieux, mal informés et, au pire, fallacieux. Premièrement, il n’y a rien, dans les textes de loi du Rwanda post-génocide, qui interdit aux rwandais de se revendiquer d’un tel ou tel autre groupe ethnique. Il n’y a rien non plus qui démontre que ces appellations ethniques aient été proscrites. En effet, d’aucun peut entendre ces dénominations ethniques dans les média électroniques, d’aucun peut les voir apparaître dans la presse écrite. Chacun est libre de se revendiquer Hutus, Tutsi ou Twa, et beaucoup le font encore à ce jour. Ce qui en revanche n’est plus acceptable, c’est que ces catégorisations soient la cause de marginalisation ou discrimination d’une partie de la population.

Il n’est pas non plus permis à quiconque d’utiliser son appartenance à l’un des groupes ethniques pour prétendre à certains droits et privilèges ou de les refuser aux autres.

Néanmoins, il est également vrai que, ces catégorisations ayant été, auparavant, largement utilisées par les politiciens pour diviser la population, beaucoup de rwandais ne veulent plus porter ces étiquettes, ayant décidé qu’être rwandais suffisait amplement.

Cependant, les observateurs extérieurs, voient cela comme la preuve que les rwandais « ont peur » de dire à un total inconnu à quel groupe ethnique ils appartiennent, et de ce fait, préfèrent « répéter le discours officiel ».

A bien des égards, l’initiative « Ndi Umunyarwanda » est venue renforcer le processus par lequel l’appartenance à une catégorie ethnique est reléguée au second plan, derrière le sentiment de nationalité.

Bien évidemment, il règne encore en interne un sentiment de malaise, car certains Rwandais voient là une manœuvre des autorités pour instituer une société rwandaise homogène de manière totalement artificielle.

Toutefois, en renforçant l’idée selon laquelle, appartenir à l’une ou l’autre catégorie ethnique importe peu, et que ce qui importe c’est d’être un citoyen de la nation ; en arguant que cette identité nationale confère les mêmes droits à tous, cela a permis d’ériger et de consolider le mur qui sépare le Rwanda d’aujourd’hui de celui d’hier, pré-génocide.

Mais il reste encore des obstacles à franchir. L’un des plus important est le suivant: Parmi les 6O % des Rwandais nés après le génocide, et pour qui les appellations ethniques n’ont que peu ou pas de sens, il en est pour qui « Ndi Umunyarwanda », au lieu d’apporter des réponses, posent des questions dérangeantes.

Cela m’a frappé récemment, lors d’une conférence « Kwibuka » organisée par l’ambassade du Rwanda au Kenya, à laquelle j’avais été invité, et qui se tenait à L’université de Nairobi. C’était un excellent rassemblement, qui donna matière à réfléchir à ceux venus commémorer le 25ième anniversaire du génocide perpétré contre les tutsi, et cela grâce à la remarquable liste d’intervenants que l’ambassade avait réussi à rassembler.

Le thème « Ndi Umunyarwanda » prédominait dans de nombreuses présentations, ainsi que dans les conversations qui eurent lieu par la suite entre les intervenants et l’audience. La campagne était décrite comme l’une des approches innovantes du gouvernement pour bâtir un nouveau Rwanda, dans lequel les divisions basées sur l’appartenance à une ethnie seraient reléguées aux placards de l’histoire.

A la fin des présentations et discussions, une Rwandaise, jeune femme dans la vingtaine, avait demandé à me parler. Elle s’interrogeait sur ce que ‘Ndi Umunyarwanda’ « était destiné à accomplir » et si cela servait à créer l’impression que les catégories ethniques n’avaient pas d’importance.

Elle posa la question de savoir ce que doivent répondre les parents à leurs enfants qui, en dehors du foyer, s’entendent dire qu’ils sont Rwandais mais entendent aussi que certains sont appelés Tutsi, Hutu et Twa. Que doivent dire ces parents lorsque, en rentrant chez eux, leurs enfants leur demandent : « qui sommes-nous ?»

Il devenait tout à coup clair qu’elle n’avait reçu aucune explication sur un aspect important : le fait que ‘Ndi Umunyarwanda’ n’avait pas pour but de nier l’existence de catégories ethniques dans la population, encore moins de raconter aux enfants qu’elles n’existent pas. Mais plutôt de souligner que, peu importe le groupe ethnique dont chacun se revendique, ou que d’autres nous attribuent, ‘Ndi Umunyarwanda’ rappelle simplement que chaque citoyen a autant de valeur qu’un autre et qu’il ou elle peut prétendre aux mêmes droits, peu importe le groupe ethnique auquel il/elle appartient.

Je lui ai donc répondu ceci : « ‘Ndi Umunyarwnda’ veut dire que les Hutus et les Tutsis sont égaux aux yeux de l’état rwandais ». Et avec une expression de satisfaction sur le visage, elle me demanda alors :

« Comment se fait-il que personne ne m’ait jamais expliqué cela comme vous venez de le faire ? »

Ainsi, ceux sur qui le lourd devoir d’explication reposent doivent redoubler, voire tripler d’efforts afin de neutraliser les discours déformés et trompeurs selon lesquels être Tutsi ou Hutu au Rwanda est illégal.

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