De la dépression, du suicide et de l’idée de la réussite chez les jeunes africains

Nous devons créer des sociétés qui veillent à ce que les jeunes Africains ne glissent pas de la solitude à la dépression, pour finalement céder à la tentation du suicide.

La prédominance tragique de l’idée de l’homme en tant que créature économique, qui réduit l’être humain à un simple consommateur tout en faisant l’éloge de la concurrence comme une éthique fondamentale dans relations humaines, a entraîné des épidémies d’automutilation, de dépression, de solitude, d’anxiété, de phobies, et de déséquilibre chez les jeunes Africains.

L’augmentation des cas de dépression et de suicide chez ces jeunes démontre qu’il reste beaucoup de travail à faire en vue d’éduquer les nouvelles générations quant au vrai sens de l’existence humaine et ce qu’il implique concernant le progrès dans la vie. Contrairement aux tendances dominantes, le travail à accomplir ne consiste pas à enseigner des compétences en matière d’entrepreneuriat, ni à expliquer la nécessité des sciences, de la technologie et des mathématiques ou d’autres stratégies académiques et lucratives. Même si ceux-ci ne peuvent pas être abandonnés dans leur totalité, les jeunes Africains doivent d’abord être sevrés de l’illusion selon laquelle la réalisation de soi réside dans la poursuite individualiste de la richesse, du statut ou d’autres accumulations de ce genre.  La vie, pour être aimée et appréciée, doit être une affaire de coopération, de communion et de communauté.

Avant la propagation de l’agenda néolibéral occidental sur le continent, de nombreuses sociétés africaines traditionnelles considéraient les relations sociales comme l’essence même de la vie et de l’existence. L’interaction avec les autres mortels dans un esprit de communauté, de coopération et de compassion définissait l’existence humaine. Ainsi, en faisant partie d’une communauté, en donnant, en recevant et en participant à la vie communautaire, la vie devient extraordinairement intéressante et vaut la peine d’être vécue.

La philosophie de l’Ubuntu (l’humanité envers les autres), lorsqu’elle est mise en pratique, permet d’assurer que les enfants soient élevés dans l’assurance que leur valeur sur terre n’est pas économique. Les personnes qui souscrivent à l’Ubuntu comprennent que l’épanouissement dans la vie nécessite l’existence d’une communauté de gens qui ressentent un mutuel sentiment de responsabilité entres eux.  En d’autres termes, les Africains doivent s’élever à nouveau à ce niveau de compréhension qui était détenu par leurs ancêtres. A ce niveau, la valeur et la beauté de la vie sont liées à la communauté.

La quête de l’accumulation des richesses, si elle est menée dans un esprit de compétition, peut facilement conduire à bafouer l’un des principes fondamentaux nécessaires à une vie épanouie, à savoir l’établissement et le maintien d’une vie sociale et communautaire saine. De meilleurs emplois, une meilleure éducation, une meilleure carrière ou de meilleures perspectives de carrière, et tout le reste, ne permettent pas de mener une vie plus épanouie.  Ceux qui ont atteint ces positions et qui sont sincères témoigneront du fait que, malgré ces réalisations, le vide et le sentiment d’agitation peuvent toujours ronger l’âme.

Les deux côtés

Il y a deux côtés à une vie complète et épanouissante. D’un côté, la vie est faite de personnes qui vous considèrent comme un être humain complet, adorable et aimable. Ces personnes vous considèrent tel que vous êtes, sans les fioritures allant de pair avec les ressources matérielles dont vous disposez. D’un autre côté, la vie consiste également à se considérer et à considérer les autres êtres humains comme des êtres pleins, complets et dignes, sans autre apparat matériel. Dans cette logique, la question qui se pose devient la suivante : combien de personnes aimez-vous et acceptez-vous sans vous préoccuper de ces conditions superflues ? Combien de personnes pensez-vous aimer et accepter inconditionnellement, au point que même si vous perdiez tout ce que vous avez dans la vie, elles ne seraient que tout aussi reconnaissantes de vous avoir à leurs côtés ?

Les autres questions qui se posent sont : considérez-vous que si vous perdiez tout, sauf votre santé et votre vie, vous pourriez encore trouver des raisons de dire que la vie vaut la peine d’être vécue ? Considérez-vous que le fait d’être le parent, le frère ou l’ami de quelqu’un est une raison suffisante pour vivre ? Êtes-vous convaincu que votre seule présence est nécessaire, qu’elle est aimée, qu’elle est excitante sans qu’aucun avantage matériel y soit attaché ?  Êtes-vous convaincu qu’il existe dans votre vie des personnes vers lesquelles vous pourriez vous tourner même après avoir commis des erreurs, et qui vous serreraient dans leurs bras en disant : “C’est bon. C’était une erreur. Ce n’est pas ce que tu es. Maintenant, voyons comment nous pouvons nous en sortir”. Êtes-vous le genre de personne capable de dire ce genre de choses aux personnes présentes dans votre vie et dans votre communauté ?

L’éducation des enfants

Malheureusement, de nombreux parents africains font croire à leurs enfants que la vie est une question de compétition et de réussite. Ces enfants restent enfermés dans des leurs belles maisons aux clôtures impénétrables. Ils sont envoyés dans les meilleures écoles tout en étant privés de la vie communautaire.  Ces parents mettent l’accent sur le travail acharné en vue d’une réussite économique, mais ils ne parviennent pas à établir de solides bases sociales ou communautaires pour leurs enfants ou leurs pupilles. Ce faisant, ces enfants ne sont plus exposés aux responsabilités communautaires ; ils n’ont pas conscience du fait qu’une vie bien vécue est une vie investie dans le développement de sa communauté. Ils grandissent isolés et se demandent à quoi sert cette réussite car la conscience humaine associe de manière instinctive la réussite à la communauté. Lorsque ce succès est obtenu dans un contexte de conflit et de compétition, le bonheur qu’il produit est au mieux éphémère ; il constitue une voie vers la dépression.

Créé pour « être »

Les jeunes Africains doivent apprendre la signification de l’« être » humain, et non celle du « travailleur » humain. « Être » signifie se connecter aux autres et s’épanouir dans la coopération et la relation avec les autres. Les parents ont la responsabilité d’introduire, de poser les bases et de mettre l’accent sur une vie communautaire saine pour leurs enfants. Pour les parents qui vivent dans des espaces urbains en Afrique, leurs communautés, en dehors de la famille, peuvent inclure les groupes religieux et les syndicats municipaux, pour n’en citer que quelques-uns. Il est nécessaire de consacrer du temps au jeu, à la relaxation ; il est primordial de s’investir dans des intérêts communs qui avancent le bien de sa communauté. En dehors de ces interactions sociales plus larges, des amitiés étroites devraient être encouragées et construites avec des personnes partageant les mêmes idées ; le caractère et l’empathie devraient être des facteurs déterminants dans le choix de nos amis.

Nous devons créer des sociétés qui veillent à ce que les jeunes Africains ne glissent pas de la solitude à la dépression, pour finalement céder à la tentation du suicide, alors qu’ils ont un héritage culturel aussi riche que l’Ubuntu. Nous devrions ainsi veiller à ce qu’ils puissent non seulement hériter de ces valeurs mais aussi les transmettre aux générations suivantes. Nombre de ces jeunes laissent des notes de suicide qui témoignent de l’absence d’une personne dans leur vie qui les accepte inconditionnellement. Pour la plupart d’entre eux, les parents s’étaient transformés, sans le vouloir, en des figures représentant une pression insoutenable et dont la principale préoccupation était la réussite économique de leurs enfants. 

À l’époque où nous vivons, il est nécessaire que la jeune génération comprenne la primauté et le caractère sacré des relations humaines. Il n’y a rien de comparable aux joies, aux rires et au bonheur que l’interaction avec un(e) ami(e) apporte. Pour autant, faut-il se débarrasser du fardeau des compétitions et des attentes, et cela du berceau à la vieillesse en passant par l’âge adulte.

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